C’est quoi, Yuka, au juste ?
Pour celles et ceux qui ne connaissent pas encore, Yuka est une application mobile gratuite. Elle permet de scanner le code-barres d’un produit pour obtenir une note sur 100. Le tout est accompagné d’un code de couleur : vert pour excellent, jaune pour bon, orange pour médiocre, rouge pour mauvais. Cette note repose sur trois éléments :
- la qualité nutritionnelle du produit : représente 60% de la note
- la présence d’additifs : représente 30% de la note
- la dimension biologique : représente 10% de la note.
Les points forts de Yuka
1. Très simple et rapide à utiliser
Yuka rend l’étiquetage nutritionnel très accessible. Un scan, une note, une couleur, et en trois secondes, vous savez si le produit devant vous mérite que vous vous y attardiez un peu plus. Pour une génération pressée qui n’a pas nécessairement l’envie, le temps ni même les connaissances pour déchiffrer une liste d’ingrédients ou un tableau de la valeur nutritive, c’est intéressant.
Un autre avantage : Yuka se présente comme une application indépendante, sans publicité et sans financement provenant des marques évaluées.
2. Sensibilise à la composition des aliments
Comme beaucoup de personnes ne lisent pas les étiquettes nutritionnelles, YUKA peut amener une prise de conscience intéressante sur la composition des aliments. Vous scannez une vinaigrette « allégée » et vous réalisez qu’elle contient plus de sucre qu’une version régulière. Vous scannez une barre granola « santé » et vous découvrez une liste de 7 additifs. Ce genre de déclic, je le trouve précieux. Je vois ça comme le début d’une curiosité qui pousse (je l’espère!) les gens à mieux comprendre ce qu’ils mettent dans leur assiette.
3. Aide à comparer les produits
L’appli est aussi pratique quand vient le temps de comparer deux produits similaires. Deux boîtes de céréales sur la tablette, une décision à prendre, et Yuka vous aide à voir rapidement laquelle contient moins de sucre ajouté ou plus de fibres, par exemple. Même chose pour deux marques de sauce tomate, ou deux yogourts qui se ressemblent en apparence mais qui révèlent, une fois scannés, des profils bien différents. En épicerie, quand le temps manque, cette fonction peut réellement simplifier une décision.
Et lorsque la note attribuée n’est pas bonne, Yuka propose, lorsque c’est possible, des alternatives plus gagnantes. Un autre avantage pour les gens pressés.

Les points faibles de Yuka
Maintenant, la partie qui m’intéresse le plus comme nutritionniste : là où l’appli montre ses limites.
1. Un système de notation trop simpliste
Une note sur 100, c’est facile à comprendre et très accrocheur. Le problème, c’est qu’en nutrition, un chiffre ne raconte jamais toute l’histoire.
La valeur d’un aliment ne se résume pas à une note. Pas plus qu’elle ne se classe simplement en vert, orange ou rouge. La nutrition est beaucoup plus nuancée que ça. Un aliment peut très bien convenir à une personne et être moins adapté à une autre selon son âge, ses besoins, son niveau d’activité physique, son état de santé ou encore le moment où il est consommé.
Une note donne l’impression d’un verdict. Or, en nutrition, le contexte compte énormément.
2. L’application ne tient pas compte de l’alimentation dans son ensemble
C’est probablement LA limite la plus importante, selon moi.
Yuka évalue chaque produit individuellement, comme s’il était consommé en vase clos. L’application ne sait pas si vous mangez ce biscuit une fois par mois ou trois fois par jour. Elle ne connaît ni vos besoins nutritionnels, ni votre niveau d’activité physique, ni les quantités consommées, ni ce que vous mangez le reste de la journée.
Pourtant, ce n’est pas un aliment pris isolément qui détermine la qualité de notre alimentation. C’est ce que l’on mange globalement, jour après jour, semaine après semaine, qui compte vraiment.
C’est aussi pourquoi j’aime moins l’idée de catégoriser les aliments comme étant « bons » ou « mauvais ». Un aliment peut très bien avoir sa place dans une alimentation équilibrée sans obtenir une excellente note dans une application.
3. Les calories et les gras saturés pèsent lourd dans la note
Voici un exemple qui illustre bien pourquoi une note peut parfois être trompeuse : le beurre de noix et de graines Kirkland qui obtient 57/100. En dessous de la note de passage!
Pourtant, sa liste d’ingrédients est difficile à critiquer : 100 % noix et graines – amandes, noix de cajou, graines de citrouille, graines de chia et graines de lin. C’est tout. Aucun ajout.
Qu’est-ce qui lui fait perdre autant de points? Sa densité calorique, signalée en rouge, et sa teneur en gras saturés, signalée en orange.
Oui, les noix et les graines sont denses en énergie. Mais est-ce vraiment un défaut? Elles sont également rassasiantes et fournissent une brochette incroyable de nutriments comme des protéines, des fibres, des vitamines, des minéraux… et des gras insaturés favorables à la santé cardiovasculaire.
Même si le produit est accompagné d’un point vert signifiant qu’il est “bon”, sa faible note et le point rouge qui accompagne les calories contribuent, encore une fois, à entretenir une certaine culpabilité autour des calories. Comme si un aliment moins calorique était nécessairement un meilleur choix.
Plutôt que de chercher systématiquement les aliments les moins caloriques, je préfère encourager les gens à choisir des aliments qui nourrissent réellement leur corps. Qui les rassasient et qui contribuent positivement à leur santé.
Et loin de moi l’idée de prétendre que l’augmentation de l’obésité observée au cours des dernières décennies s’explique par un seul facteur. L’obésité est complexe et multifactorielle. Mais une chose est claire : après toutes ces années à parler de calories, continuer à les mettre au centre de notre discours alimentaire et à laisser croire que “moins calorique = meilleur” n’est certainement pas la solution.
4. Une évaluation parfois trop sévère pour le sodium (voire trompeuse!)
Autre exemple qui m’a fait sourciller : le beurre d’arachide crémeux Kraft, qui obtient une note de 30/100 et un rond orange pour “produit médiocre”.
Une portion d’une cuillère à soupe (15 g) de beurre d’arachide fournit pourtant seulement 3 % de la valeur quotidienne en sodium. Or, sur une étiquette nutritionnelle canadienne, 5 % de la valeur quotidienne ou moins est considéré comme « peu ». Malgré cela, Yuka présente ce produit comme “un peu trop salé”, d’où le rond orange. Voilà qui est complètement exagéré. Et ce n’est pas le seul cas qui m’a étonnée.
5. Met beaucoup l’accent sur les additifs
Un additif ne veut pas automatiquement dire danger. Plusieurs sont bien étudiés, encadrés et considérés comme sécuritaires aux quantités permises. Pourtant, les additifs comptent pour 30 % de la note attribuée par Yuka, qui s’appuie notamment sur des avis et classifications provenant d’autorités européennes.
C’est là que les choses se compliquent. Les autorités réglementaires ne font pas toujours les mêmes évaluations et n’adoptent pas nécessairement les mêmes seuils ou le même degré de précaution. Ainsi, un additif autorisé et considéré comme sécuritaire par Santé Canada peut faire l’objet de davantage de réserves ailleurs dans le monde.
Même si j’apprécie l’approche plus prudente que l’Europe peut adopter pour certains additifs, je trouve que la façon dont Yuka l’intègre à sa note mérite réflexion. Par exemple, dès qu’un produit contient un additif classé « à risque » par l’application (la fameuse pastille rouge), sa note maximale est plafonnée à 49/100. Dans cette situation, le poids réel des additifs dans le résultat final peut donc dépasser largement les 30 % annoncés.
Résultat : un seul additif controversé peut faire chuter considérablement la note d’un aliment pourtant intéressant sur le plan nutritionnel, même lorsque les autorités scientifiques et réglementaires ne s’entendent pas toutes sur le niveau de risque associé à cet additif. C’est encore une fois la limite d’une note unique : elle transforme une question complexe et nuancée en verdict très catégorique.
Alors, faut-il pour autant ignorer complètement les additifs? Non plus. Nous consommons aujourd’hui de nombreux aliments transformés et, par conséquent, pouvons être exposés à plusieurs additifs au cours d’une même journée. Or, les additifs sont généralement évalués individuellement, alors que les connaissances sur les effets à long terme de l’exposition simultanée à de multiples substances, ce qu’on appelle parfois “l’effet cocktail”, demeurent incomplètes.
Mon approche est donc beaucoup plus globale : pas besoin de traquer chaque additif ni d’avoir peur d’un aliment parce qu’il en contient un. Mais cuisiner davantage et privilégier au quotidien des aliments peu transformés permet naturellement de réduire notre exposition globale aux additifs.
Et c’est probablement là que je ferais la distinction avec Yuka : plutôt que de laisser une pastille rouge nous faire craindre un additif en particulier, cherchons surtout à réduire notre exposition globale en misant sur une alimentation composée majoritairement d’aliments peu transformés.

À retenir
Alors, Yuka : oui ou non? Oui, mais avec un peu de recul!
Yuka peut être un outil intéressant, surtout pour comparer des aliments transformés similaires : deux céréales, deux craquelins, deux sauces, par exemple. Si l’application vous amène à regarder davantage ce que vous achetez, c’est déjà un pas dans la bonne direction.
En revanche, la note mérite parfois beaucoup plus de recul pour certains aliments naturellement riches en énergie et en bons gras, comme ceux qui contiennent des noix, des graines, des beurres de noix ou de graines, ou encore des huiles végétales. Une densité calorique élevée ne signifie pas qu’un aliment est moins nutritif!
Mon conseil : utilisez Yuka comme une première lecture, et non comme un verdict. Regardez ensuite la liste des ingrédients, le tableau de la valeur nutritive et replacez surtout l’aliment dans le contexte de votre alimentation globale.